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Paralogismes

Depuis l’implantation de la réforme de l’éducation, au Québec, les débats ne manquent pas. Avec les contestations étudiantes du printemps 2012, on ne comptent plus les experts qui publient des textes appuyant leur opinion sur leur expérience personnelle ou des anecdotes.

Combien de gens instruits, autour de vous, n’ont-ils pas affirmé que l’éducation c’était mieux avant: « La preuve, j’ai réussi... » ou encore, « J’ai travaillé, moi, pour payer mes études…« .

Les gens qui n’ont pas fait d’études, que disent-ils? Je ne sais pas, je ne les ai pas entendus…

C’est le texte de Foglia, paru dans la Presse le 25 juin 2012 qui m’a le plus déçue. J’aime bien Foglia, toutefois, pour cet article, j’hésiterais à lui donner la note de passage. Et ce, pour trois raisons:

  • Il utilise ce que Normand Baillargeon (Petit cours d’autodéfense intellectuelle, 2006, Lux éditeur, page 63) appelle un paralogisme informel. En fait, Foglia part de l’anecdote d’un père qui n’est pas d’accord que son fils étudie Molière. Monsieur Foglia généralise une situation à partir d’un seul cas qui est probablement une exception. Combien de parents écrivent aux enseignants du collégial pour se plaindre du choix des textes à l’étude? Au CEGEP, on n’enseigne pas que le français, on enseigne aussi des cours de mathématique, en particulier les méthodes quantitatives. Dans ce cours, les étudiants apprennent quelques théories sur la statistique, par exemple, comment faire des échantillonnages représentatifs de la société et quelles sont les conclusions qu’on peut tirer des résultats. Les étudiants apprennent à être critique avant de généraliser à partir d’un seul cas. Dire que les parents et la population en général « qui se contrefoutent que leur rejeton ne lise aucun livre et ne sache rien, »  constitue une généralisation hâtive et sans fondement. Monsieur Foglia, avez-vous étudié la statistique? Et puis, je trouve que si de nombreux parents comprennent difficilement ce que leurs enfants étudient au CEGEP, ça pourrait démontrer une certaine réussite de notre système d’éducation où les enfants ont la chance d’être plus cultivés que leurs parents.
  • Je trouve aussi que monsieur Foglia manque de recul par rapport à l’accès aux études supérieures. Lors de la première réforme de l’éducation, il y a environ 50 ans, « la moitié de la population active de l’époque ne comptait pas neuf ans de scolarité » (QS Mars 2012). Neuf ans de scolarité équivaudrait aujourd’hui à la deuxième ou troisième secondaire, (on comptait alors une septième année). Je doute que ces gens qui n’avaient pas fait d’études savaient accorder correctement le participe passé et connaissaient Molière.  À l’époque, les gens qui n’avaient pas été longtemps à l’école écrivaient peu. Et lorsqu’ils écrivaient, c’était pour un auditoire plutôt limité. Oui, il y a cinquante ans, les gens qui avaient étudié savaient bien écrire, avaient étudié le latin, connaissaient les grands classiques, mais c’était une élite. Lors de cette réforme, on a rendu les études supérieures accessibles à tous ceux qui en avaient les capacités et l’ambition. Or, une bonne partie des connaissances générales viennent de la famille. Ce ne sont pas tous les parents des étudiants de CEGEP qui connaissent Molière, Ionesco ou Tremblay et qui écrivent un français à peu près correct. Aujourd’hui, on diplôme près de 80% des jeunes (DES ou DEP). Et la population du Québec est passée de 5 millions en 1960 à 7 millions, ce qui fait beaucoup plus de monde à former. Plusieurs de ces jeunes sont probablement plus diplômés que leurs parents, il est possible qu’ils n’aient pas baignés dans la culture et les livres à la maison. Ce n’est pas grave, l’important, c’est qu’ils lisent plus que leurs parents et qu’ils offriront plus de livres à leurs enfants. De plus, aujourd’hui, tout le monde écrit. Et on écrit partout, et pour tout le monde. C’est normal qu’on voit passer beaucoup de textes pleins d’erreurs.
  • Finalement, en guise de conclusion, monsieur Foglia  dit que l’éducation sert « à former des hommes, des femmes pas trop cons ». En gros, je suis d’accord, même si je n’aurais pas dit ça avec les mêmes mots. Or, est-ce que l’intelligence se mesure à la culture et aux connaissances des classiques de la littérature? Je n’en suis pas certaine. Être « con » c’est de ne pas être capable de résoudre des problèmes en exploitant toutes les ressources mises à notre disposition. Les classiques font partie des ressources au même titre que l’ordinateur ou que tout autre média. Et il ne suffit pas de connaître, il faut aussi comprendre, interpréter, discriminer et utiliser à bon escient, au moment voulu. La culture est aussi scientifique, elle ne se limite pas à la littérature et à la musique. Je ne considère pas qu’une personne qui comprend la théorie de l’évolution, ou celle de la relativité, soit con parce qu’elle ne sait pas qui est le malade imaginaire ou la cantatrice chauve.

Je trouve dommage de lire des textes comme ça, écrit par des gens qui ont une influence sur la population. Ce n’est pas ce genre de texte qui va permettre à la population québécoise de s’élever. Plus on tire sur notre système d’éducation, plus on le discrédite, plus on encourage la population à ne pas considérer l’éducation comme un bien précieux. L’école, à tous les niveaux, avec ses forces et ses faiblesses, est un trésor pour le Québec, nous devrions tous travailler à la bonifier plutôt que de, sans cesse, la critiquer et lui tirer dessus.

Au lieu de critiquer, monsieur Foglia, que pourriez-vous faire pour rehausser le niveau de culture de la population du Québec?

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